Le prix Varenne des lycéens de Basse-Normandie

dossier
les lycéens et le reportage de guerre

 

Le prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre rassemble chaque année, début octobre, les meilleurs reportages de guerre internationaux, tous supports confondus. Depuis 2002, la Fondation parraine un prix spécial Lycéens dans le cadre du prix Bayeux-Calvados, permettant à des élèves des lycées de Basse-Normandie de voter pour leur propre palmarès. Un exemple particulièrement efficace d'éducation aux médias.

SOMMAIRE du dossier:

Le palmarès du Prix Bayeux 2012

(Photographie : Yuri Kozyrev - Un rebelle sur la tourelle d'un char détruit en dehors de la ville d'Ajdabiyah)

 

Organisées par la ville de Bayeux et le Conseil Général du Calvados, les Rencontres Prix Bayeux-Calvados des Correspondants de guerre se tiendront du 8 au 14 octobre 2012.

Une fois encore, la Fondation Varenne est partenaire de l'événement et décernera, avec le Clemi, le Prix des Lycéens de Basse-Normandie, d'une valeur de 3000 €, dans la catégorie Télévision.

 

>> Lundi 8 octobre : les lycéens votent

>> Palmarès 2012 : Les lycéens de Basse-Normandie ont décerné le Prix Varenne des Lycéens à Mathieu Mabin, de France 24, pour son reportage intitulé "Brigade Tripoli".

>> Lancement de la collection Colloques & Essais : "Délits de presse et Démocratie" présenté en avant-première sur le stand de Reporters sans Frontières.

Le web journalisme à l'honneur

 

Dès les premières images, le ton est donné. Le pays n’est plus en guerre mais le scandale demeure. Celui de l’impunité. Nous sommes à Goma, une ville du nord-est de la République démocratique du Congo qui se relève à peine de 15 années de conflit. Aux 5 millions de morts s’ajoutent 200 000 femmes congolaises, violées depuis 1996 selon l’ONU. Aujourd’hui, les violences sexuelles continuent. Certains civils sont désormais complices des ex-militaires pour perpétuer l’horreur. Soudain, la photographie d’une fillette crève l’écran : 3 ans, de dos, vêtue d’une petite robe blanche, sur le seuil d’une entrée. La voix de sa mère raconte comment elle a été violée par un voisin.

 

C’est par cette dureté que Zoé Lamazou et Sarah Leduc, jeunes journalistes en quête de grands reportages, nous font entrer dans leur web documentaire "Congo, la paix voléeprimé au Prix Bayeux-Calvados 2011 des correspondants de guerre, dans cette nouvelle catégorie consacrée aux reportages interactifs. « C’est une nouvelle forme d’écriture journalistique, différente du jeu vidéo. Une autre manière de raconter une histoire. Nous laissons les choix de lecture à l’internaute même si le récit est linéaire. Ce format interactif permet aux jeunes générations de se réapproprier l’information de manière intelligente, notamment sur des sujets graves » expliquent, de concert, Zoé et Sarah.

 

Se cherchant encore une définition et un cadre juridique, le web documentaire emprunte aux nouvelles technologies les opportunités de témoigner de l’actualité, en particulier celle de pays en crise où les tournages trop voyants sont interdits ou dangereux. Avec un appareil photo-vidéo et un smartphone, il est possible de se glisser dans les lieux sensibles, d’aller à la rencontre des gens, de cultiver l’immersion. Et de trouver de nouvelles formes de diffusion sur un média de propagation, où l’espace d’expression est moins limité qu’à la télévision. « Le web journalisme n’est pas du sous-journalisme, confie Zoé Lamazou. C’est la philosophie du touche-à-tout. La créativité est plus forte. Mais il faut éviter les pièges des effets gadgets du web qui risquent de dénaturer le propos ou décourager les internautes. »

 

Pour "Congo, la paix volée", les journalistes se sont emparées d’un sujet douloureux : le combat de femmes qui luttent contre les agressions sexuelles dans un pays désemparé. Sous l’angle judiciaire, sans pathos, elles suivent trois avocates des tribunaux à la prison. Le sujet est proposé une première fois à France 24. La chaîne hésite. Dans la profession, le plus difficile est de trouver des budgets pour financer les bonnes idées et les causes à défendre. Alors, Zoé et Sarah s’envolent pour deux semaines de tournage à leurs frais. Assistées sur place par Lucas Menget, le rédac chef de France 24, elles pointent leur caméra et leur micro sur les zones d’ombre.

 

A la clef : une enquête documentée et émouvante, ponctuée de témoignages bouleversants où l’optimisme se révèle derrière la détermination. Lorsque France 24 lance une application sur iPad, une occasion de diffusion se présente. La révolution numérique s’empare du projet. Nouveaux modes d’information, nouveaux publics. La preuve que l’écrit a désormais trouvé sa place dans la création multimédia. Ce que la Fondation Varenne ne manquera pas de suivre et de soutenir.

 

Olivier Valentin

 

Photographie : Virginie Meigné

 

A voir :

Le web documentaire "Congo, la paix volée"

Leurs réactions à l'issue de la cérémonie de remise des Prix

Prix Bayeux-Calvados 2011 : La parole des lycéens

Photographie : Jean-Louis Beltran (Groupe Centre France)

 

Samedi 8 octobre, dans le cadre du Prix Bayeux-Calvados 2011 des correspondants de guerre, les lycéens de Basse-Normandie, représentés par Paul Marie du lycée Chartier de Bayeux (2e à gauche sur la photo), ont remis le Prix spécial de la Fondation Varenne à Alex Crawford (Sky News) pour son reportage "La bataille de Zaouia" en Lybie (également récompensé par le Prix de la région Basse-Normandie catégorie Télévision), en présence du journaliste Hervé Ghesquière, ex-otage en Afghanistan, et de Daniel Pouzadoux, président de la Fondation Varenne. Un moment fort sur lequel Paul Marie et ses professeurs reviennent dans un entretien vidéo.

 


 

>> Voir le reportage primé (sur Dailymotion)

Prix Bayeux-Calvados 2011 des correspondants de guerre

Juillet 2009 - Delta du Niger, Nigéria (photographie : Véronique De Viguerie)

 

La prochaine édition du Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre, organisé par la Ville de Bayeux et le Conseil général du Calvados, se déroulera du 3 au 9 octobre prochains. Soirées-débats, projections, expositions, salon du livre, forum médias... Les rencontres du Prix Bayeux-Calvados sont désormais reconnues comme un rendez-vous unique d'échanges et de décryptage de l'actualité internationale entre les professionnels et le grand public, notamment de très nombreux scolaires.

 

A cette occasion, la Fondation Varenne s'associe, une fois encore, au Prix des Lycéens Basse-Normandie dans la catégorie télévision en remettant un prix spécial d'une valeur de 3000 euros.

 

>> Télécharger le dossier de presse sur la programmation (PDF)

Prix Bayeux-Calvados 2010 - "Il faut sauver le soldat Sharp"

Associés au Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre, organisé du 4 au 10 octobre, les lycéens de Basse-Normandie ont plébiscité le reportage d’un photojournaliste américain sur la guerre d’Obama en Afghanistan. Retour sur une semaine de réflexion, d’échanges et d’écriture, dans les coulisses du Prix des Lycéens soutenu par la Fondation Varenne.

 
« La misère dans le monde, c’est quelque chose dont on n’a pas assez parlé à notre génération d’ados insouciants. Ados qui, vivant de virtuel, se préoccupent plus des derniers ragots de Facebook que des actualités dans le monde, par conséquent, des atrocités vécues par de nombreuses populations. Nous les ignorons totalement et n’avons pas idée de la tragédie à laquelle elles sont sans cesse confrontées. Manque de compassion par manque d’informations ? Egoïsme ? »

 
Dans son article pour Citoyen du monde, un journal conçu par des lycéens à l’occasion du Prix Fondation Varenne, Mathilde, élève de 1ère littéraire, fait des aveux complets. Les jeunes de sa génération manquent de recul par rapport à l’actualité, en particulier internationale. C’est pourquoi, depuis le 50ème anniversaire du Débarquement en 1994, la ville de Bayeux, et ses partenaires de Basse-Normandie, organisent chaque année un événement consacré aux reporters de guerre, le Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre. Une semaine d’échanges, de rencontres, de débats et d’expositions pour découvrir le travail de ces journalistes qui couvrent des conflits, des trafics et des répressions partout où les droits de l’homme et la liberté de la presse sont en danger. A cette occasion, un jury de professionnels récompense les meilleurs reportages dans quatre catégories de médias : presse écrite, radio, télévision et photographie.

 
Or, cette fenêtre ouverte sur le monde qui décrypte l’actualité internationale et fait découvrir le métier de reporter concerne le jeune public, dans une démarche forte d’éducation aux médias. C’est pourquoi, dans le cadre de la 17ème édition du Prix Bayeux-Calvados qui s’est tenue du 4 au 10 octobre 2010, la Fondation Alexandre et Marguerite Varenne s’est, de nouveau, associée à l’opération, avec la complicité du CLEMI (Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information), pour remettre un Prix des Lycéens.

 
4 500 collégiens, lycéens et étudiants de Basse-Normandie, encadrés par leurs enseignants en lettres, histoire & géographie, sciences économiques et ECJ (Education Civique et Juridique), se sont réunis dans différentes villes de la région pour assister, en simultané, à des projections et porter, par leur vote, un regard critique sur l’actualité du monde et les enjeux de l’information libre.

 
Un dossier d'Olivier Valentin
Remerciements : Katell Richard, déléguée académique pour l’éducation aux médias (CLEMI)

 

Cliquez ici pour accéder à l'album photo
du jury du prix Bayeux 2010

 

Des reportages pas comme les autres

Première étape : la découverte des reportages en compétition dans la catégorie Télévision, le vote à chaud et le débat avec un grand reporter. Répartis dans différents établissements d’accueil de toute la région, les élèves ont ainsi pu visionner, le premier jour, dix films de 2 à 5 minutes environ sur des sujets aussi poignants que la guerre en Afghanistan, la répression de manifestations en Thaïlande et en Iran ou le trafic de drogue en Amérique du Sud. Après chaque reportage, les jeunes prennent des notes, en silence, pour orienter leur réflexion. Lorsque les lumières se rallument dans la salle, ils font un choix. Une fois leur bulletin dans l’urne, les premières réactions tombent.

 
La majorité des lycéens interrogés se posent des questions sur la fiabilité et le travail des sources : comment s’opère une prise de contact avec des talibans ? Le droit à l’information justifie-t-elle une telle prise de risques de la part des reporters ?

 
D’autre part, ils comparent instinctivement avec ce que leur montrent les journaux télévisés. Abreuvés d’images répétitives, sans mise en perspective, ils vivent l’actualité comme une banalisation de l’information à l’écart de ces reportages de guerre plus travaillés, plus immersifs. Ils regrettent le manque d’accès à ces dossiers plus approfondis où l’on peut « suivre la progression d’un conflit » et en mesurer tous les enjeux, au-delà des coups d’éclats, comme les voitures piégées, qui font le pain quotidien des médias traditionnels. « C’est ce qu’il faut éviter à tout prix : que ces morts ne soient un événement normal » témoignent Sandrine et Antoine, élèves de 1ère L.

 
Face à certaines images, les ados ont le souci du réalisme et savent se méfier des effets de style d’un reportage trop scénarisé (où le journaliste tient le premier rôle) qui peuvent desservir la force du propos. « Ça fait faux ! » déplore l’un d’eux. Pour une autre, le b.a.-ba du journalisme, c’est « garder la réalité tout en mettant l’information en image ». Certes il faut de l’émotion pour capter les esprits, mais sans exagération.

 
En outre, sur le métier en lui-même, ils admettent volontiers que ces reporters doivent couvrir l’actualité mais pas au péril de leur vie. « Etre journaliste de guerre est un métier de passion. Un métier qui peut faire rêver : voyages, rencontres, découverte de nouvelles cultures sont le lot quotidien de tout journaliste pour préparer un reportage sur une zone de conflit. Un métier qui sert à informer le monde entier sur des situations de guerres parfois mal ou méconnues. Mais il ne faut pas oublier que ce métier passionnant est aussi synonyme de dangers » résument Caroline et Bénédicte, élèves de TL au Lycée Charles de Gaulle, à Caen. Ainsi, la difficulté du métier et la dureté des images dissuadent certains d’y faire carrière.

"Avez-vous eu peur ?"

Après le vote, les lycéens prennent un temps d’échange avec un grand reporter. Au lycée Charles de Gaulle, de Caen, les participants ont fait la connaissance de Constance de Bonnaventure, reporter pigiste de 28 ans. Après quelques signes de timidité, l’assemblée lui pose les premières questions sur la méthodologie des journalistes (comment infiltrer les réseaux à risque ?), leurs sentiments et le respect de l’éthique dans l’action (peur, dégoût, tentation d’intervention ou de dénonciation), la gestion de leur vie familiale, les ficelles du métier et l’objectivité attribuée aux images. La journaliste répond avec franchise. Elle rappelle que l’humain est toujours au cœur de l’information et des préoccupations du reporter. La quête de sens et l’objectivité sont ses principales motivations. C’est pourquoi de nombreux reportages partent d’un fait divers, centré sur une victime, pour s’étendre à une analyse plus globale du conflit. Elle puise des exemples dans son expérience en Afghanistan.

 
Lorsque les journalistes sont convoyés par des soldats (on dit « embedded » ou embarqués), ils n’offrent qu’une facette du conflit, l’approche militaire. Mais que se passe-t-il côté population locale ? Pour en savoir plus, Constance de Bonnaventure n’a pas hésité à porter la burqa, en dehors de Kaboul, pour travailler plus sereinement, sous couvert d’anonymat. Ainsi, les relations avec les afghans, homme et femmes, ont été facilitées. « Contrairement à certains pays d’Afrique, ils ne craignent pas la caméra et se confient avec naturel ». A-t-elle eu peur ? demande un membre de l’assemblée. « Je n’ai jamais été présente sur une ligne de front mais j’ai déjà connu des échanges de tirs. Et paradoxalement, ce n’est pas là où j’avais le plus peur. La vraie peur, c’est de s’écarter des zones protégées, de traverser des territoires à risque sous domination talibane ». Faut-il prendre des risques pour faire un bon reportage ? « Pas nécessairement. On ne juge pas la qualité d’un reportage au degré de prise de risque ».

 
Pourquoi ne voit-on pas plus de reportages de ce type à la télévision ? « Parce que l’information passe inévitablement par le prisme de la distance. On n’a pas la même perception d’un conflit depuis la France que sur place ». L’éloignement occulte certaines réalités du terrain (enlèvements d’autochtones par des groupes crapuleux sans rapport avec le conflit) dont les médias ne parlent pas, aux heures de grande écoute. Et puis, il y a la loi du « mort-kilomètre » explique Constance. « L’information préoccupe davantage le Français lorsqu’elle porte sur un événement de proximité, aux portes de chez lui. Pas à des milliers de kilomètres de là. » En outre, compte tenu d’une place limitée, les journaux traitent en priorité l’actualité où la France est concernée.

Tous citoyens du monde

D’autres questions ? La plupart des lycéens campent sur leur réserve. Mais l’attention est palpable. Cette première journée a-t-elle atteint son objectif : susciter la curiosité ? Tout se joue maintenant au CDI, par classe, dès le lendemain, avec la création du journal Citoyen du monde. Un travail de réflexion, en petits groupes, sur les sujets traités dans les reportages, pour justifier ses choix et livrer des témoignages sous forme d’articles, de poèmes et d’illustrations. « Tous les matériaux récoltés sont ainsi muris puis mis en page par des élèves infographistes. Le journal est diffusé dans les lycées et aux élèves participants, le jour de la remise du Prix » explique Katell Richard, déléguée académique pour l’éducation aux médias qui coordonne l’organisation pour le CLEMI.

 
« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». En première page du journal, cette citation du jeune poète latin Térence (185-159 av. J.C.) résume bien l’état d’esprit des lycéens. A la lecture de Citoyen du monde, on constate qu’ils ont été bousculés dans leurs idées reçues. Au fil des témoignages, ils avouent leur vision étroite du monde qui les entoure. Et se réjouissent de pouvoir partager leurs opinions. Ces reportages les ouvrent à une réalité plus globale, les aident à avoir un « aperçu authentique de ce qu’est la souffrance, la pauvreté, la violence physique, morale, et les persécutions. »

 
L’expérience du Prix Bayeux-Calvados leur fait prendre conscience de ce qu’il leur échappe. Pire, de ce que les journaux télévisés omettent de leur raconter : « Les reporters du Prix Bayeux nous ont montré ce que l’on nous cache habituellement. » Ainsi, certains sujets comme les trafiquants de cocaïne les préoccupent tout particulièrement ou les touchent par identification. Pour preuve, sur un dessin qui illustre le thème des enfants kamikazes, on peut lire la légende « Un temps pour jouer, un temps pour mourir ». L’une des deux fillettes dessinées joue au ballon. L’autre porte une ceinture d’explosifs et un voile. On est frappé par la manière dont les jeunes s’expriment, sans détour. Ils ne cherchent pas à adoucir la violence par des métaphores. Ils la décrivent, par la dureté des mots et dénoncent l’absurdité, une « guerre déjà perdue ».

 
Tous font preuve d’empathie, se mettant à la place des autres : des soldats, des victimes, des bourreaux ou des reporters eux-mêmes. Inspiré par le reportage sur la « Guerre d’Obama », un élève de seconde a l’idée d’écrire une lettre imaginaire d’un soldat américain à sa fiancée. La plume est amère car sa participation à la guerre en Afghanistan compromet un projet de mariage. Entre les lignes, on lit cette angoisse de l’avenir. Dans un argumentaire ironique qui dénonce le trafic de stupéfiants comme un marché de mort très lucratif, un étudiant en BTS vante les mérites d’un mixeur à cocaïne. Sans doute a-t-il été choqué par le reportage édifiant dans les coulisses de la drogue colombienne où les trafiquants respirent, pour leur propre compte, la poudre de cocaïne qui s’échappe des broyeurs. Plus choquant encore est peut-être la présence du reporter au cœur du système qui dit, dans son commentaire, craindre pour sa vie tellement ses interlocuteurs paraissent hors de contrôle. Y a-t-il des limites à couvrir l’horreur ?

 
Avant de remettre le Prix des Lycéens, lors de la soirée de clôture, des délégations rejoignent la Halle aux Grains, à Bayeux, pour rencontrer Jean-François Juilliard, de Reporter Sans Frontières. Un temps d’échange, à bâtons rompus, sur l’état de la presse dans le monde et les actions entreprises pour défendre (ou pas !) les journalistes dans le libre exercice de leur travail.

Happy end ?

Puis vient le temps de la consécration. « Serions-nous au cinéma devant le Soldat Ryan ? » se sont interrogées Amélia et Aurore, élèves en classe de Terminale L, à propos du reportage « La guerre d’Obama » de Danfung Denis, photojournaliste freelance américain. C’est, en tous cas, le choix des lycéens. C’est aussi celui du jury international dans la catégorie Télévision. Un reportage réalisé en juillet-août 2009, avec un appareil photo numérique, alors que 4 000 marines américains donnent l’assaut sur des positions taliban dans le sud de l’Afghanistan. Embarqué avec une compagnie du 2ème bataillon quand les soldats sont déposés à proximité des lignes ennemies pour y prendre le contrôle d’un pont, le vidéaste indépendant se retrouve sur une ligne de front dans un violent face-à-face où un jeune caporal de 20 ans, Charles Seth Sharp d’Adairsville, est tué lors de tirs croisés. Il venait d’écrire à sa famille sa fierté d’être au combat pour y laisser une trace dans l’histoire de son pays.

 
Le reportage a été plébiscité par les lycéens pour le décalage entre la forme soignée, faisant penser à du cinéma patriotique, et l’absence de happy end. Malgré l’espérance et la détermination qui animent les combattants américains au début du film, ils doivent faire face à une fin tragique, témoignant de leur vulnérabilité dans des combats d’une extrême violence où la mort n’épargne personne, pas même un jeune homme de 20 ans. Quel est le sens de tout ça ? C’est la question qu’on se pose, à l’instar du président Obama entendu dans le reportage.

 
D’après Emmanuelle Foucher, documentaliste au CDI du Lycée Le Verrier, les lycéens ont choisi ce reportage pour sa qualité visuelle et narrative. Au-delà de sa qualité esthétique, le sujet est raconté comme une histoire tragique, empreinte d’émotion et de fatalité. D’autre part, ces images heurtent car les jeunes n’ont pas l’habitude de voir des combattants « qui se tirent dessus ». En fin de compte, ils comprennent que ce n’est pas de la fiction mais la réalité douloureuse d’une guerre.

Transformer l'essai

Dès le lundi suivant, une classe de 22 lycéens de première en filière économique du Lycée Le Verrier, à Saint-Lô, prolonge l’expérience pédagogique. C’est l’une des classes Prix Bayeux choisies pour réaliser des exercices d’approfondissement en transversalité avec plusieurs disciplines comme les lettres (implications philosophiques, transmissions de valeurs, éthique), l’histoire-géographie (zones de conflit), les sciences économiques (comment décrypter l’actualité, exploiter la presse) et l’ECJ (travail des journalistes, liberté de la presse, défense des droits de l’homme). En binômes, ils rédigent des articles, avec une approche journalistique (portrait, compte-rendu, critique), et créent des panneaux d’exposition pour le CDI. D’après Emmanuelle Foucher, le premier bénéfice d’une classe Prix Bayeux, c’est la cohésion d’équipe. Tous les professeurs, y compris ceux des autres matières, ont salué l’effet « team-building » de ce travail collectif où l’on a partagé des valeurs et respecté les points de vue.

 
Combien parmi ces jeunes aborderont les médias avec un autre regard ? Combien oseront tourner la première page d’un journal ou d’un magazine, avec lucidité ? Exerceront-ils un sens critique à l’égard d’un reportage de télévision ou de radio ? Plus que jamais, la Fondation Alexandre et Marguerite Varenne reste mobilisée sur ces enjeux. Pour que les jeunes générations dépassent la sphère virtuelle de Facebook et soient, selon les mots de Micheline Hotyat, recteur de l’Académie de Caen, et de Patrick Gomont, Maire de Bayeux, des « ambassadeurs, auprès de leurs camarades mais aussi auprès des adultes, des valeurs de liberté et de démocratie. »