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La paix basque de Jean-Pierre Massias

 

Professeur de droit à l'université de Pau-Bayonne et directeur scientifique du Prix Varenne de Thèses, Jean-Pierre Massias publie chez Elkar "Faire la paix au Pays Basque", un ouvrage qui décrypte les ressorts de la paix et de la démocratie à la lumière des conflits en Europe de l'Est, en Afrique et sur d'autres théâtres de crise, en particulier au Pays Basque à partir de 2006. Fruit de vingt ans de recherche et d'observation, ce livre pose des questions sur le sens du passé, le rôle des médiateurs et les signes de la paix. Tirer les leçons sans en donner aucune, telle est l'ambition de "Faire la paix au Pays Basque". Entretien avec l'auteur.

 

Y a-t-il des moments meilleurs que d'autres pour faire la paix, et si oui ce moment au Pays Basque paraît-il plus propice que d'autres par le passé ?

 

Jean-Pierre Massias : Même s’il est difficile de considérer qu’il y a un moment « idéal » pour faire la paix, chaque conflit étant spécifique, on admet généralement que le moment le plus favorable correspond à une sorte de point d’équilibre dans lequel chaque protagoniste considère que le coût d’une victoire éventuelle risque d’être très élevé et qu’une cessation anticipée des hostilités pourrait s’avérer une solution moins aventureuse. Dans cette perspective, l’intérêt de la négociation réside en la recherche d’un accord pour que chaque camp puisse ressortir du conflit sans tout avoir perdu. Il s’agit donc de transcrire le rapport de force atteint et la lassitude ressentie dans un compromis plus ou moins équilibré.

C’est dire si paradoxalement le moment que nous vivons au Pays Basque ne devrait pas susciter l’optimisme puisqu’il ne correspond en rien à ce schéma et qu’il survient après trois échecs durement ressentis par toute la société. Pourtant, il y a des raisons objectives d’être optimiste et de considérer qu’il s’agit bien d’un instant historique. La déclaration d’ETA du 20 octobre dernier intervient comme la consécration d’un processus nouveau qui a vu une véritable construction sociale de la paix. Depuis 2010 et le lancement d’une « stratégie démocratique et non violente » de la part de la gauche abertzale qui s’est concrétisé au travers de la déclaration de Gernika et l’intervention de plus en plus importante de médiateurs étrangers de très haut niveau (avec comme point d’orgue la conférence de Saint-Sébastien d’octobre 2011), c’est un véritable processus social qui a imposé la fin de la violence.

Maintenant, la balle est dans le camp du gouvernement espagnol qui ne doit pas se laisser aller à la célébration de la victoire et qui doit relayer et approfondir ce processus.

 



Vous distinguez "paix négative" et "paix positive". Que voulez-vous dire ?

 

J-P.M. : Cette distinction trouve son origine dans la pensée de J. Galtung. La paix négative désigne l’interruption de la violence et la fin des hostilités (c’est dans cette étape que nous nous trouvons depuis octobre, même si la « véritable paix négative » impliquerait que le gouvernement espagnol s’engage de son coté aussi dans une politique de réduction de la violence). Mais cette paix négative est généralement considérée comme une simple étape vers la paix positive. Celle-ci implique de s’interroger sur les causes et les effets du conflit sur la société et de tenter de reconstruire un nouveau cadre social qui aurait éliminé les causes profondes de la violence passée.

C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’il faut interpréter la déclaration finale de la conférence de Donosti. Pour les médiateurs internationaux (et c’est la thèse défendue dans le livre) l’arrêt de la violence et les négociations sur les conséquences « militaires » du cessez le feu doivent être poursuivis par une réflexion sur les causes politiques de ce conflit (c’est-à-dire une re-défifinition du cadre territorial basque dont le contenu devrait être approuvé directement par les citoyens du Pays Basque) et sur ses conséquences. Il est en effet impossible de considérer que cinquante ans de lutte armée n’ont pas causé, dans la société, des traumatismes importants et qui constituent autant d’obstacles à la paix. C’est toute la question de la mémoire et de la réconciliation – sujets extraordinairement complexes dans l’Espagne post-franquiste) qui est ainsi posée.

 


Michel Rocard, qui a signé la préface de votre livre, parlait de "l'art de la paix". Tant qu'à oser la métaphore, votre livre sur la paix au Pays Basque peut-il être apparenté à une recette ?

 

J-P.M. : 
Non bien sûr. Il n’y a pas de « recette » pour faire la paix. Chaque conflit étant par lui-même spécifique et nécessitant donc des moyens originaux pour arriver à sa résolution. Toutefois, s’il n’y a pas de recette,  il existe des principes fondamentaux qui – par delà la diversité des conflits – s’imposent dans les fondations des processus de paix.

Ces principes – qu’avait énoncés Michel Rocard lors de la conférence de Saint-Jean-de-Luz en 2007 – touchent notamment à la recherche du compromis (« la paix ce n’est pas la victoire »), le renoncement à certaines positions (« Négocier c’est trahir »), et surtout dans la nécessité d’une inversion des discours et des valeurs pour arriver à la résolution du conflit. L’ennemi devient le partenaire d’un processus dont la finalité reste la refondation d’une nouvelle société dans laquelle trouvent place l’ensemble des protagonistes du conflit.

 


Parmi les éléments nécessaires à la paix, pensez-vous que certains manquent encore aujourd'hui au Pays Basque ou que tout est là désormais pour préparer un avenir radieux ?

 

J-P.M. : Deux éléments me paraissent encore faire défaut. Le premier touche la réaction des États espagnol mais aussi français au communiqué d’ETA. Si le contexte électoral peut expliquer le maintien d’un discours « martial » (« il n’y a pas de conflit, il n’y a que des victimes et des assassins »), cette attitude n’est pas tenable sur le moyen terme. Il convient pour tous les acteurs de ce conflit de mettre en place une véritable politique de « désarmement » et de réinsertion des acteurs. Cela passe notamment par la question des prisonniers et de leur libération ou rapprochement. Cette seconde étape est essentielle pour garantir la paix, éviter que des stocks d’armes conséquents se retrouvent « dans la nature » mais surtout pour éradiquer des tensions qui pourraient subsister dans la société basque et qui pourraient à terme déboucher sur de nouvelles fractures.

L’autre difficulté me paraît résider dans le sentiment, largement et complaisamment diffusé, de l’impossibilité d’une réconciliation. Ce type de discours est d’autant plus dangereux qu’il ne résiste pas à l’analyse. Dans bien d’autres contextes, largement plus dramatiques que le conflit basque (comme l’apartheid sud-africain), la réconciliation a été organisée et conduite finalement assez rapidement. Si les traumatismes nés du conflit basque apparaissent si aigus, c’est (au-delà de leur intensité malheureusement bien réelle) qu’ils ont été intégrés dans une stratégie de « diabolisation » de l’adversaire et utilisés en tant que tels comme des armes politiques.

Au Pays Basque, comme ailleurs, la vérité reste le chemin de la réconciliation.

 

"Faire la paix au Pays Basque"

Jean-Pierre Massias

Préface de Michel Rocard

Elkar éditions, Histoire