Jean-Jacques Becker (historien de la Grande Guerre)

La jeunesse d’aujourd’hui doit-elle se sentir concernée par la Grande Guerre ?

Historien, spécialiste de la Première Guerre Mondiale, Jean-Jacques Becker est professeur émérite d'histoire contemporaine à l'Université de Paris X-Nanterre et président du Centre de recherche de l'Historial de la Grande Guerre à Péronne. Il s'est confié à la Fondation Varenne sur les raisons de commémorer le souvenir de 1914-1918 dans le cadre du Centenaire, en particulier auprès des jeunes.

 

Dans presque toutes les communes de France et d’outre-mer, il y a un monument aux morts. Chaque année, le maire de la commune s’y rend,  le 11 novembre, entouré du Conseil municipal et de nombreux habitants, en général d’un certain âge.

Ces monuments aux morts ne sont pas très anciens. L’historien Raoul Girardet, né en 1917, a pu écrire :  « Le temps de mon adolescence fut celui où les monuments aux morts, étaient encore neufs ».  Ils ont été érigés  pour la plupart dans les années 1920 et ils portent, par ordre alphabétique le plus souvent, ou par date de leur décès, les noms très nombreux des morts de la Grande Guerre, - un nombre souvent inconcevable par rapport à la population actuelle du village -.

Ils étaient pour la plupart des jeunes gens quand ils ont été tués, dans leur immense majorité ils avaient entre vingt et trente ans. Pourquoi, il y a moins de cent ans, la France s’est-elle couverte de cette parure de pierre, ce qui n’avait  jamais été fait pour aucune  guerre antérieure ?

Il y a bientôt un siècle une guerre éclatait, qu’on allait très vite appeler la Grande Guerre parce qu’elle mettait aux prises presque tous les pays européens, surtout les plus grands. On avait cru  d’abord qu’elle ne durerait que quelques semaines, quelques mois au plus, elle devait en réalité se prolonger plus de quatre années et faire parmi les Français – ils étaient alors 40 millions – près d’1.400.00 morts, et des millions de blessés, une ou plusieurs fois, mutilés ou non. Pour l’ensemble de l’Europe, cette guerre s’était traduite par plus de 10 millions de morts.

Au cours de sa longue histoire, la France a connu bien des guerres, mais une guerre comme celle-là, jamais. Même pendant la Seconde guerre mondiale, vingt ans plus tard, marquée par bien d’autres horreurs, le nombre des morts en France a été sans commune mesure.

La jeunesse d’aujourd’hui peut légitimement se demander pourquoi eurent lieu ces horribles massacres, alors que la plupart des pays belligérants d’alors sont maintenant amis, et pourquoi, surtout, le devoir de mémoire s’impose.  Pourquoi chaque année se rend-on au monument aux morts le jour où cette guerre a cessé et pourquoi ne doit-on  pas passer avec indifférence devant ces monuments ?

Il ne faut pas juger l’événement en fonction de ce que l’on pourrait  en penser aujourd’hui, mais de ce qu’ont ressenti ceux qui y ont participé ou l’ont vécu. Il faut commencer par se souvenir  que ce sont plus de huit millions de jeunes Français  qui ont  alors été mobilisés,  et que, s’il y avait, comme on disait alors, un arrière et un avant, pratiquement toute la population a participé directement ou indirectement au conflit. Songeons seulement à l’horrible attente vécue par les familles, jour après jour, jusqu’à celui où le maire venait annoncer la mort sur le front d’un père, d’un fils,  d’un frère…

Même si la conduite des opérations militaire a souvent peu ménagé  le sang des soldats, même s’il y eut des périodes de lassitude, particulièrement fortes en France, d’autant qu’à l’ouest, c’est sur son territoire que la guerre se déroulait principalement, et que des soldats, moralement  épuisés et qui refusaient pour un moment  de continuer le combat, ont été traités sans pitié, même si les efforts pour arrêter l’horrible conflit ont été insuffisants ou absents, les Français, dans leur immense majorité,  ont eu alors  le sentiment qu’ils se battaient pour la survie de leur pays. Ils haïssaient l’ennemi qu’ils considéraient comme responsable de la guerre, et les Français allaient continuer à détester les Allemands pendant longtemps.

Ce n’est que depuis une quarantaine d’années que cette haine a progressivement disparu et que progressivement, très progressivement, s’est répandue l’idée que la guerre a eu le même sens pour la masse des Allemands que pour les Français , que pour eux aussi ce n’était pas une guerre d’agression, mais une guerre de défense… contre les Russes dont les Français étaient les alliés.  Cet état d’esprit nouveau rend évidemment plus difficile de comprendre ce long passé d’antagonisme.

En définitive, pour les Français (comme pour les autres Européens, quel qu’ait été leur camp), la Grande Guerre a été le moment où il a fallu accepter tous les sacrifices pour son pays, ce fut un sommet de l’esprit national.

Quoi que l’on puisse en penser maintenant, c’est pour cela  qu’il faut en conserver le souvenir et continuer d’honorer ceux qui  y sont morts. D’ailleurs en choisissant le 11 novembre, jour de la fin des combats en 1918, - c’est en  1922 que le 11 novembre devint fête nationale - pour la commémorer, les Français  ont eu très vite le sentiment que ce que l’on commémorait, c’était beaucoup moins la victoire que le fait pour tant de jeunes hommes d’avoir accepté de mourir pour leur pays.

Même si la construction de l’Europe  renvoie ces conflits dans le passé , pourquoi la jeunesse d’aujourd’hui oublierait-elle l’esprit de sacrifice qu’a montré, il y a un siècle, la génération de ses arrière-grands-parents, pour lui conserver son pays ?  C’est cela le devoir de mémoire. ♦

J.-J. Becker, historien

Bibliographie : Annette Becker « La passion de commémorer » in 14-18, la très grande guerre » publié par le Centre de recherche de l’Historial de Péronne (1994).