La biographie d'Alexandre Varenne, intitulée "Alexandre Varenne - une passion républicaine" et écrite par Jean-Pierre Caillard (PDG du groupe Centre-France La Montagne) est parue en décembre 2007 aux éditions du Cherche-Midi. A travers l'évocation de la vie du fondateur de La Montagne, cette biographie met l'accent sur les valeurs républicaines et humanistes qui l'ont constamment motivé. En voici quelques extraits ...
INTRODUCTION
Il est des jours ordinaires qui peuvent orienter le destin d'une vie. Sans doute ce jour d'août 1898 l'est-il pour Alexandre Varenne ? Frais émoulu docteur en droit, le jeune Auvergnat de vingt-huit ans vient de s'inscrire au barreau de Paris. Il est ambitieux. Il a le goût de l'écriture. D'ailleurs, il a écrit des articles pour le magazine artistique avant-gardiste, La Revue blanche. Il s'intéresse beaucoup à la politique et se veut aussi un citoyen engagé. Il a adhéré au comité socialiste-révolutionnaire de Clermont-Ferrand. Et dans cette France, profondément divisée par l'affaire Dreyfus, il a choisi son camp, celui des dreyfusards, dans le sillage du « J'accuse » de Zola.
Cette journée d'août est somme toute plutôt ordinaire, si ce n'est la chaleur caniculaire qui l'a rendue particulièrement harassante et pénible. En cette fin d'après-midi, Alexandre Varenne s'offrirait bien une bière. Certes, il n'est pas très argenté et ne dispose en poche que d'une pièce de 2 francs, qui devra lui permettre de tenir au moins deux jours. Mais l'idée de regagner directement sa torride chambre d'hôtel où il devra se contenter d'une carafe d'eau tiède ne l'enchante guère. Alors, il se décide à entrer dans un café.
Lorsqu'il franchit la porte de la Taverne lorraine, rue des Écoles, au coeur du Quartier latin à Paris, une bruyante compagnie joyeusement attablée attire son regard. Alexandre Varenne reconnaît alors Daurelle, un journaliste, croisé quelques mois plus tôt. Une rencontre éphémère, le temps d'échanger leurs coordonnées, suivie d'une vague promesse d'emploi subalterne dans le journal La Volonté que Daurelle s'apprête à fonder. Justement, dans ce café, autour de Daurelle, il y a là ses futurs journalistes. Alexandre Varenne se joint à eux et rappelle à Daurelle leur brève rencontre. Ce dernier a certes égaré l'adresse du jeune avocat, mais accepte de l'embaucher comme secrétaire de rédaction.
PRESSE ET POLITIQUE, DEUX PASSIONS
La Volonté ne durera que le temps d'une saison et tous les appointements dus à Varenne ne seront pas acquittés. Aussi continuera-t-il à vivre modestement. Mais cette expérience va lui permettre de se faire beaucoup de relations et d'entrer rapidement à La Lanterne, quotidien que dirige alors le député socialiste René Viviani.
Dès lors, la voie semble tracée : la presse et la politique, la politique et la presse, l'une prenant l'ascendant sur l'autre selon les époques. Deux activités, deux passions intimement entremêlées, qui vont marquer toute la vie d'Alexandre Varenne ; toutes les vies :
- de cet avocat, bon orateur, à l'image des hommes politiques de cette époque pour qui l'exercice d'éloquence au barreau préparait bien au métier politique ;
- de cet homme de plume, fondateur du journal La Montagne, en un temps où l'invention récente de la rotative (en 1887), permettant d'imprimer 20 000 exemplaires à l'heure, bouleverse le secteur de la presse ;
- de cet homme politique, pur produit de la IIIe République, si décriée mais aussi tellement fondatrice ;
- de ce député réélu, presque sans interruption, dans sa circonscription rurale de Riom-Montagne, en un temps où la Chambre s'impose comme le rouage essentiel de la République ;
- de cet esprit libre, modéré et pragmatique, pas toujours très bien vu par ses pairs de la SFIO et pour qui, comme il l'écrira dans ses carnets : « Gouverner, c'est adapter son action au mouvement des êtres et des choses, c'est en étudier ou en deviner les courants pour en être le maître » ;
- de ce franc-maçon, libre-penseur mais non sectaire, quand la question religieuse dominait le débat politique ;
- de ce gouverneur général en Indochine, malmené par les colons pour ses conceptions humanistes, réformatrices, mais ô combien prémonitoires...
- de ce militant, défenseur de Jean Zay, ministre de l'Éducation nationale sous le Front populaire, assassiné par la Milice ;
- de ce directeur politique du journal La Montagne, quotidien qui sera l'un des piliers de la Résistance auvergnate ;
- de ce ministre d'État à la Libération, sous le gouvernement Bidault, écouté comme un vieux sage, un homme de raison, un homme de coeur et un homme d'audace.
Et pourtant, Alexandre Varenne demeure méconnu de la plupart de nos contemporains. Cet ami de Jaurès ne figure pas dans les dictionnaires, pas plus que dans les index des nombreux ouvrages consacrés à la IIIe République. Incroyable injustice que je voudrais combler à travers cet ouvrage !
CHAPITRE 1 - EMERGENCE D'UN DESTIN (extrait)
Les débuts de la IIIe République 1870, l'année de naissance d'Alexandre Varenne, est aussi une année charnière dans l'histoire de la France et notamment ce 4 septembre, jour de la défaite de Sedan. Après la capitulation de Napoléon III, qui est fait prisonnier, c'est l'effondrement. La situation politique demeure très incertaine, car la fin de l'Empire ne signifie pas encore la naissance de la République. Un gouvernement provisoire, composé de républicains parisiens, est constitué. Parmi eux, Gambetta, l'un des plus brillants parmi cette génération de nouveaux dirigeants, devient ministre de la Guerre. Mais ce nouveau régime est menacé de toutes parts, à l'intérieur comme à l'extérieur. Surtout, la majorité du pays, qui demeure attachée à la monarchie, ne souhaite pas d'un régime républicain dont il n'existe encore aucun exemple en Europe.
C'est donc dans ce contexte particulièrement hésitant que naît, le 3 octobre 1870 à Clermont-Ferrand, Alexandre Varenne. Ses grands-parents sont des paysans. Son grand-père paternel est vigneron au village de Ravel, non loin de la capitale auvergnate. Comme la plupart des paysans sous le Second Empire, il vote bonapartiste. Comme la plupart des électeurs du Puy-de-Dôme, qui avaient également plébiscité massivement Napoléon III (100 792 voix contre 2 426 pour Ledru-Rollin et 43 pour Raspail, sans compter Lamartine). Côté maternel, son aïeul, originaire du Cantal et chapelier, vote lui orléaniste. Quant à ses parents « honnêtes et auvergnats », comme il le dit, ils tiennent un commerce de cuirs et de crépins, rue des Gras, près de la cathédrale, à Clermont-Ferrand.
Un milieu modeste mais pas prolétaire ; un milieu où par la force du travail il est possible de s'élever socialement. De quoi être fier de cette toute jeune République qui a fait de ce que l'on appelle l'instruction publique obligatoire pour tous son cheval de bataille et permis à la génération d'Alexandre Varenne d'être l'une des premières à bénéficier de cet « ascenseur social ».
ECOLIERS SOUS L'ECOLE DE GAMBETTA ET DE FERRY
Et comment ne pas mettre en perspective cette anecdote qui se déroule cinquante ans plus tard ? Alors qu'il vient d'être nommé gouverneur général de l'Indochine, Alexandre Varenne participe à l'enterrement d'un de ses oncles. Il y a là son frère, conseiller municipal de Paris et son cousin, préfet de l'Ain, qui dit, alors que tous trois se recueillent sur la tombe de leur aïeul : « Si le grand-père pouvait nous voir ! Un gouverneur général, un préfet, un conseiller municipal de Paris. Il serait fier, le vieux ! »
Et Alexandre Varenne d'ajouter dans ses carnets, qu'il écrira durant la Seconde Guerre mondiale : « Oui, dans le régime prétendu pourri d'alors, dans cet État capitaliste où, au dire des purs marxistes, l'homme ne peut s'élever s'il n'a trouvé la fortune dans son berceau, nous autres, petits-fils d'un modeste paysan, nous avions pu gravir quelques échelons vers les sommets, sans passedroit, sans protection, par notre seul effort, par nos seuls moyens.Combien d'hommes, dans la politique, les sciences, les arts, l'industrie, voire la finance, ont réussi de même, quoique d'humble naissance ? »
Et Alexandre Varenne de citer ces présidents de la République, Lebrun, Doumer, Doumergue, fils de paysans ou d'ouvriers, Pétain, fils d'un simple laboureur du Pas-de-Calais, et Laval, fils d'un boucher-cafetier du village de Chateldon dans le Puy-de-Dôme. Tous, plus ou moins formés à l'école de Jules Ferry à une époque où la diffusion générale de l'instruction devient une priorité, où l'école laïque veut réconcilier riches et pauvres et de cette façon atténuer les oppositions idéologiques. C'est ainsi que le jeune Alexandre bénéficiera d'une bourse en un temps, il est vrai, où le nombre des boursiers de l'enseignement public ne dépasse pas 2%.
CHAPITRE 5 - ENTRE PATRIOTISME ET PACIFISME, A L'AUBE DU PREMIER CONFLIT MONDIAL (extrait)
VERS L'ALLONGEMENT DU SERVICE MILITAIRE
Le 20 juillet 1909, Clemenceau est renversé. Il est remplacé par Aristide Briand qui fait voter les lois sur les retraites des ouvriers, ce que n'avait pu réaliser son prédécesseur, et propose, faute d'une nouvelle Constitution, un nouveau système électoral avec la représentation proportionnelle, loin de faire l'unanimité. Soutenue par quelques amis de Briand par la droite cléricale et par la gauche socialiste, elle est adoptée à la Chambre des députés, puis rejetée par le Sénat.
La mesure qui va susciter à l'époque le plus de polémiques, c'est le dépôt devant la Chambre d'un projet de loi visant à ramener à trois ans le temps passé sous les drapeaux. Il s'agit certainement d'un des débats les plus importants que connut la France à l'époque. C'est tout le pays qui se saisit de la question. Les débats allèrent jusqu'à la levée d'un impôt sur la richesse acquise pour financer cette charge.
En 1905, la conscription avait été réduite à deux ans. Mais, devant la décision du gouvernement de Berlin d'accroître de 200 000 le nombre des recrues de l'armée d'active, le Conseil supérieur de la guerre avait proposé d'augmenter les effectifs dans les casernes. « En 1905, on avait dit que la loi militaire de deux ans ferait "la nation armée" par le nombre et la valeur des réserves. Très vite, le principe avait cédé, les périodes d'entraînement des réservistes avaient été réduites. Seul, le retour à la loi de trois ans permettait de couvrir les frontières », écrit Jacques Bainville dans La IIIe République (Fayard, 1935).
Le 6 mars 1913, le gouvernement Briand déposait devant l'Assemblée un projet, qui sera voté en juillet par la Chambre des députés et le Sénat, face à la vive opposition des radicaux et surtout des socialistes, ce qui permit en quelque sorte de reconstituer le Bloc des gauches. Un bloc bien vite lézardé puisque certains radicaux, reniant leurs engagements antérieurs, devaient finalement voter en faveur de la loi, confortablement adoptée à la Chambre des députés par 339 voix contre 223. Louis Barthou, après avoir obtenu le vote de la loi des trois ans, fut renversé sur l'immunité de la rente. En réalité il fallait, comme l'écrit Jacques Bainville dans La IIIe République, que le radicalisme revienne au pouvoir avant les élections...
À plusieurs reprises, Alexandre Varenne va s'opposer vigoureusement à cette loi dite des trois ans, rejoignant l'argumentation présentée alors par Jean Jaurès, en particulier dans L'Armée nouvelle, ouvrage capital édité en 1910. Ce dernier considère en effet que la loi des trois ans « rend plus difficile à tous points de vue, au point de vue financier, au point de vue militaire, au point de vue social, la grande organisation militaire que réclame le pays républicain ». Il propose de maintenir les deux ans en y ajoutant une meilleure organisation des réserves. «À l'heure, déclarait Jean Jaurès le 17 juin 1913 devant la Chambre des députés, où s'est vérifiée, où s'est réalisée l'hypothèse prévisible et prévue de l'accroissement des armements de l'Allemagne, le devoir des dirigeants français était non pas de se rejeter vers la routine, vers la formule trop facile de loi de trois ans, mais de développer énergiquement par l'éducation de la jeunesse, par l'organisation des réserves, par l'armement du peuple sur place, par le perfectionnement de tous les moyens techniques de mobilisation et de concentration, les garanties d'avenir qui conviennent à un grand peuple de démocratie. Et le plus déplorable, messieurs, dans la solution hâtive d'expédients subalternes qui a été adoptée, c'est qu'elle désapprend au pays de France la vertu qu'elle a le plus besoin d'apprendre : l'esprit de suite et de continuité. »
Au niveau local, l'opposition à la loi s'organise, particulièrement dans le Puy-de-Dôme marqué par de nombreuses manifestations, une campagne de presse, le tout orchestré par les leaders socialistes du département et notamment Alexandre Varenne, Joseph Claussat, Albert Paulin, secondés par Pierre Laval, alors membre de la fédération socialiste du Puy-de-Dôme. Dans L'Ami du peuple, Alexandre Varenne fait de cette loi des trois ans un enjeu électoral de première importance : « Le pays déjà accablé de charges aura à se prononcer entre la politique que représente le parti socialiste, et la politique d'aventure où nous conduit depuis quelques années l'aveuglement et l'imprévoyance des partis bourgeois. » Effectivement, les élections législatives de 1914 verront la victoire des partis de gauche, en grande partie à cause de la loi des trois ans, et le retour d'Alexandre Varenne à la Chambre des députés.
Le 17 mai, des militaires défilèrent à Toul en chantant l'Internationale. Des incidents analogues eurent lieu à Belfort, Mâcon et Rodez. Une enquête fut diligentée et parut relever l'influence des bourses du travail, en lien peut-être avec la perquisition de Clermont-Ferrand.
En effet, le 26 mai 1913, la police perquisitionne dans les locaux de L'Ami du peuple à la bourse du travail de Clermont-Ferrand, ainsi qu'aux domiciles de sept militants. Les autorités craignent que des contacts aient été pris auprès des soldats enrégimentés à Clermont. Alexandre Varenne dénonce l'attitude des autorités, soutenu qu'il est par L'Humanité de Jaurès. « C'est donc la notoriété de Varenne, le fait qu'il occupe une position incontestée dans le journalisme et dans les milieux politiques qui a effrayé le gouvernement », écrit, dans L'Humanité, son ami Renaudel.
De son côté, Alexandre Varenne est à nouveau élu député en 1914. Au cours de sa campagne, il ne renouvelle pas l'erreur de 1910 où, dans sa profession de foi, il n'abordait que les grands enjeux politiques nationaux, semblant dédaigner les questions locales. En 1914, il change totalement d'attitude. Pour ces législatives, il évoque la construction de deux nouvelles lignes de chemin de fer qui traversent sa circonscription. « J'ai le droit, écrit-il, de rappeler que mon action personnelle auprès des pouvoirs publics a largement contribué à ce résultat. » Il ajoute : « Si je suis élu, je demanderai le prolongement de la ligne Riom-Combronde... la transformation en stations des haltes des Fade et des Richard, une aide à la mise en valeur des richesses minières. »
CHAPITRE 10 - L'EXPERIENCE DU FRONT POPULAIRE (extrait)
ETAT DES LIEUX DE LA FRANCE DE 1936
« Le Français se fait rare », écrira le romancier Jean Giraudoux. Une formule lapidaire de la part de l'auteur de La guerre de Troie n'aura pas lieu pour illustrer le déclin démographique considéré comme catastrophique par bon nombre de scrutateurs au cours de cette période de l'entre-deux-guerres. En 1936, la France compte 300000 habitants de moins qu'en 1931, soit 41,5 millions d'habitants. Un déclin structurel en grande partie dû aux creux démographiques liés à la Première Guerre mondiale et à la mort d'un million et demi d'hommes jeunes sur le front. À ce phénomène s'ajoutent cette crise morale de ces décadentes années 1930 et ces craintes face à un avenir ombragé de graves incertitudes.
Un des indicateurs les plus inquiétants de cette donne démographique tient dans le constat que le taux de mortalité est plus élevé que le taux de natalité. La mortalité infantile diminue mais celle des hommes est la plus élevée d'Europe occidentale, du fait en particulier de l'alcoolisme et de la tuberculose. L'espérance de vie des hommes n'atteint pas cinquante-sept ans (contre soixante-deux ans pour les femmes).
La France est aussi l'une des sociétés les plus inégalitaires en Europe occidentale. C'est l'époque des « deux cents familles ». Ces inégalités se retrouvent également au niveau des territoires avec des régions en voie de modernisation et d'autres en voie de paupérisation. Le territoire français est en plein bouleversement. Si désormais la France est devenue majoritairement citadine, depuis peu, avec 52% de la population vivant dans les villes, la France rurale compte encore pour presque la moitié, soit beaucoup plus que chez nos voisins anglais, allemands ou belges, engagés plus tôt dans la voie de l'industrialisation. En France, ce sont encore un tiers des actifs qui se consacrent au travail de la terre. Et souvent dans des conditions difficiles. Ces agriculteurs qui voient les prix agricoles baisser ont tendance parfois à se tourner vers des mouvements extrémistes comme les Chemises vertes de Dorgères.
Dans la France de 1936, la classe paysanne n'est donc plus majoritaire. La catégorie socioprofessionnelle la plus importante, ce sont les ouvriers. Ils sont 13 millions et représentent 40% des actifs. Ils rencontrent eux aussi des difficultés importantes. Leur salaire a baissé d'un tiers au cours des dernières années, tout comme le revenu moyen des Français. Alors que la part de leur revenu consacrée aux dépenses alimentaires représente encore 60% de leur budget. Le niveau de vie est peu élevé et les conditions de vie s'avèrent difficiles, en particulier pour le prolétariat urbain, logé souvent dans des conditions déplorables et insalubres.
De plus, les conditions professionnelles dans l'industrie sont en train de connaître une mutation importante. Si quatre millions des employés exercent leur activité un peu comme auparavant dans de petites entreprises à dimension artisanale, les autres voient leur métier évoluer en profondeur. C'est en effet le début de la taylorisation, du travail décomposé, ce que l'on appellera plus tard « le travail en miettes » qui souvent déqualifie l'activité et l'homme qui l'exerce. La rupture du lien entre son travail et le produit fini démoralise l'ouvrier. À tout cela s'ajoute une hiérarchie souvent méprisante.
Écoutons à ce propos la philosophe Simone Weil qui, entre 1934 et 1935, a partagé les conditions de vie des ouvriers chez Alsthom puis chez Renault, nous décrire ces situations de désespérance. « J'ai failli être brisée. Je l'ai presque été – mon courage, le sentiment de ma dignité ont été peu à peu brisés pendant une période dont le souvenir m'humilierait, si ce n'était que je n'en ai à proprement parler pas conservé le souvenir. Je me levais avec angoisse, j'allais à l'usine avec crainte ; je travaillais comme une esclave ; la pause de midi était un déchirement ; rentrée à 5 heures trois quarts, préoccupée aussitôt de dormir assez (ce que je ne faisais pas) et de me réveiller assez tôt. Le temps était un poids intolérable. La crainte – la peur – de ce qui allait suivre ne cessait d'étreindre le coeur que le samedi après-midi et le dimanche matin. Et l'objet de la crainte, c'étaient les ordres. Le sentiment de la dignité personnelle tel qu'il a été fabriqué par la société est brisé. »
Mais la situation est sans doute encore plus dure pour le million de chômeurs, sans compter les nombreux emplois précaires. Tel est donc l'état de la France sociale alors que, pour la première fois dans l'Hexagone, les socialistes vont accéder au pouvoir dans le cadre d'une gauche unie.
LA VICTOIRE DU FRONT POPULAIRE
Le pacte de gauche fonctionne plutôt bien. Il a fait ses preuves lors des élections municipales de 1935 comme il les fera le 26 avril et le 3 mai 1936, dates des élections générales.
Le 26 avril au soir, la victoire probable de la gauche une semaine plus tard ne suscite pas un mouvement de ferveur démesurée. De fait, la victoire des partis du Front populaire n'est pas un triomphe. Par rapport aux élections législatives de 1932, la droite n'a perdu que 1,5% de ses électeurs et la gauche n'a gagné que 2% de voix. Non, le grand changement, c'est au sein de la gauche le basculement du rapport de force entre les trois principaux partis qui constituent le Front populaire. Le grand perdant à gauche, c'est celui des radicaux qui dominaient la vie politique française depuis plusieurs décennies. Concurrencés en milieu rural par le parti socialiste, ils ont perdu 400 000 voix et ne sont plus le parti hégémonique de la gauche, le parti central de la vie politique française. En revanche, les communistes ont fortement progressé, prenant des voix aux socialistes, notamment dans les villes. Quant aux socialistes, ils se stabilisent, voire perdent des voix, du fait de la concurrence de l'Union socialiste républicaine. Mais ils deviennent pour la première fois non seulement le premier parti de gauche, mais aussi le premier parti en France et se trouvent en position favorable pour remporter le scrutin du fait des désistements à gauche.
Au soir du 3 mai, le Front populaire gagne haut la main le scrutin avec 378 sièges contre 222 pour les partis de droite. La SFIO arrive nettement en tête avec 147 sièges, devant les radicaux 106, les communistes 72 sièges alors qu'ils n'en avaient que 10 au cours de la précédente législature. Enfin, les divers gauche recueillent 51 sièges.
Pour les socialistes, les circonstances sont désormais réunies pour exercer le pouvoir. Le Parti radical n'est plus désormais le plus important parti de gauche, ce n'est donc pas Daladier qui sera nommé chef du gouvernement. La présidence du Conseil revient de facto à un socialiste, en l'occurrence Léon Blum. Plus question donc, pour la SFIO, de soutien sans participation. Désormais, ce sont les communistes qui vont jouer ce rôle.
VARENNE BATTU DANS SA CIRCONSCRIPTION DE RIOM-MONTAGNE
Pour Alexandre Varenne, cette victoire du Front populaire aurait dû marquer la consécration au niveau national d'une stratégie politique (la sienne) qui n'a pas varié d'un pouce pendant près de trois décennies. Pourtant, dans la circonscription de Riom-Montagne, Alexandre Varenne est battu... Certes de peu, mais battu tout de même. Il obtient dix-sept voix de moins que son concurrent, le représentant du parti agraire. Mais, au premier tour, il a perdu près de 20% des voix par rapport à ce qu'il avait recueilli en 1932 alors qu'il obtenait la majorité absolue et était élu dès le premier tour. Au second tour, il ne récupère pas tout le retard accumulé au premier et ne totalise que 8 352 voix sur un total de 16 726 suffrages exprimés.
Curieusement, cette circonscription qui, depuis trente-six ans, vote de scrutin en scrutin socialiste, avec juste un intermède de quatre ans (de 1910 à 1914) où les électeurs de Riom avaient envoyé un représentant radical à la Chambre, passe à droite, le jour même où la gauche accède au pouvoir au niveau national, où, pour la première fois en France, un socialiste, Léon Blum, accède à la présidence du Conseil. Ce contexte national rend d'autant plus rude la défaite de Varenne, donne un goût encore plus amer à ce revers électoral.
Aurait-il payé au prix fort son indépendance d'esprit par rapport à la SFIO en participant avec les néosocialistes à la création de l'Union socialiste républicaine qui apparaît d'ailleurs à gauche comme le grand perdant du scrutin ? En effet, ses candidats sont souvent arrivés derrière le candidat officiel de la SFIO même si, en nombre de voix, ils ont progressé. Et sur les 50 sortants, ils ne sont plus que 29 à retrouver leur siège au Palais-Bourbon. Même le leader des néosocialistes, Marcel Déat, est battu.
Pour Francisque Fabre, fidèle collaborateur du patron de La Montagne, Alexandre Varenne a été victime d'une campagne menée par le docteur Michel, maire de Montaigut et patron des socialistes de la région de Riom-Montagne, et de Marius Viple, adjoint d'Alexandre Varenne à la mairie de Saint-Éloy-les-Mines. Ces derniers reprochent à Alexandre Varenne son attitude en 1933 alors qu'il créait avec les néosocialistes l'Union socialiste républicaine.
À l'époque, sans doute Alexandre Varenne a-t-il eu tort de ne pas prendre au sérieux la menace du journal L'Auvergne socialiste : « De ces crimes de scission, les responsables directs auront un jour à rendre compte. Alexandre Varenne le tout premier. » Encore que le terme de scission soit dénaturé puisque, en fait, Varenne a été exclu de son parti.
Le second élément à l'origine de cette fronde socialiste anti- Varenne, c'est pour Jean-Loup Manoussi, auteur d'une thèse «La Montagne, quotidien des gauches de 1936 à 1938 », l'ouverture de la rubrique « Libres opinions » de La Montagne aux chroniqueurs radicaux en 1934. Ouverture qui a déplu à certains hiérarques socialistes qui ont décidé de prendre leur revanche.
Et puis il y a sans doute le contexte social. Dans la circonscription d'Alexandre Varenne, les déçus sont nombreux. Souvent recrutés parmi l'électorat fidèle du fondateur de La Montagne, essentiellement ruraux et petits paysans, confrontés à la baisse des prix agricoles et de leur revenu, ils auraient voté communiste au premier tour.
CONCLUSION - NOUS SOMMES LES ENFANTS D'ALEXANDRE VARENNE
D'Alexandre Varenne, il nous reste, au-delà de ce 16 février 2007, qui marque le soixantième anniversaire de sa mort, le témoignage limpide et simple d'un républicain exigeant. Témoignage qui dépasse les époques, témoignage si moderne, en un temps où l'exigence de citoyenneté ne doit pas baisser pavillon et où la vigilance républicaine demeure d'actualité
Il nous reste aussi, d'Alexandre Varenne, le journal La Montagne. Nous souhaitons rester les enfants d'Alexandre Varenne. La qualité de l'homme, la puissance de ses convictions, la netteté de ses messages, son humanisme voltairien, sa modernité citoyenne ont transcendé, depuis plus de soixante ans, les barrages que construisent entre elles les générations. Le politique professait, avec un clair bon sens, que conduire les hommes ne se réduit pas en un recueil d'ordonnances. Le journaliste qui lançait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : « le moins de politique possible, et la politique ramenée à son vrai but, le bien public », n'était-il pas en phase avec notre époque ? Il avait pressenti le besoin d'une presse «citoyenne » ouverte à tous, qui informe, donne à comprendre et laisse à ses lecteurs le soin de forger leur propre jugement.
Cette exigence de libre communication des idées et des opinions, cette fonction de miroir de la société mais en même temps de porte-parole libre et impartial des citoyens sont les leçons d'Alexandre Varenne au journal qu'il a créé.
L'oeil du journaliste, s'il se doit d'être impartial, ne saurait être d'aucune connivence. C'est son rôle. C'est son devoir, tout simplement. Voir la vie de plus près, disons-nous aujourd'hui. C'est l'ambition et la mission du journal La Montagne et du groupe de presse Centre-France que de tisser ce lien existentiel entre les hommes, dans lequel ils se reconnaissent et qui aide à les rapprocher.
Mais n'oublions jamais qu'un mot de moins vaut toujours mieux qu'un mot de trop si celui-ci doit porter atteinte soit à la vérité, soit à la dignité des personnes. C'est dans le sillage de son fondateur, dans cette continuité que La Montagne assure ce lien permanent avec ses lecteurs en maintenant le cap de la tolérance et de l'indépendance et en exerçant pleinement son beau métier : informer.
Ainsi le voulait Alexandre Varenne.
|
|


Accueil Fondation